dimanche 26 août 2012

[divine idylle] Vanessa Paradis

Au restaurant ce soir, j'ai pleuré partout où je pouvais être seule, de ces larmes que j'étais incapable d'arrêter. A grosses larmes, sanglots étouffés. Mon corps a vacillé, plus rien n'avait de prise, le monde autour, voix après voix, une blague après l'autre m'était insupportable dans son idée même, j'ai été secoué à nouveau avec une vigueur moindre mais une angoisse et une douleur redoublées du même mal qui m'avait frappé quand j'avais appris sa mort au téléphone. divine idylle est passé à la radio, alors que je repensais à son dernier sms, alors que j'avais, encore, encore, rêvé d'elle la nuit dernière, et c'est arrivé tellement vite, et c'était tellement fort, mon souffle m'échappait, mes jambes, mon estomac tous voulaient me fuir tant "j'habitais une douleur", je n'ai rien pu faire, tout s'éparpillait, j'étais spectatrice de mon propre malheur,  face à cette peine incompressible qui a surgi et que je n'avais pas vu venir, j'ai revu son rire dans la voiture que conduisait JD en direction de la plage, le nom ne revenait pas, qui était donc cet homme qu'elle avait finalement choisi d'aimer, par qui elle était heureuse, ce dernier sms. Je ne sais pas pourquoi j'écris, j'ai besoin de dire que j'ai mal, que ça ne va pas mieux, qu'en fait ça ne va pas mieux, que ça m'étrangle, que c'est sordide tellement j'ai eu mal sans avoir aucun contrôle, parce que ça m'a surprise, que ça n'a jamais été à nouveau aussi douloureux depuis longtemps, que je pensais enfin qu'on pouvait tourner la page d'une amie décédée, que même c'était indécent de ne pas savoir le faire tant ça peut paraître insignifiant au regard de la douleur d'une mère, mais ma volonté n'y peut rien, je n'ai pas commandé ce soir, et j'ai eu peur, et j'ai peur parce que je ne comprend pas, je n'y comprend rien.

dimanche 19 août 2012

[Pride is weaker than love] Michael Mayer

Le "je" en littérature est un "je" dangereux. J'ai lu cet article dans Le Monde des livres sur la mort du roman, les écrivains n'inventent plus, ils écrivent sur eux, sur leur famille, ils enquêtent sur quelqu'un de connu, avec de beaux mots et une ponctuation intelligente. J'ai remarqué après que je ne lisais moi même pas de romans en ce moment, je lis "Chroniques" de Bob Dylan et "Equinoxiales" de Gilles Lapouges. J'ai emmené pourtant des romans mais je ne les lis pas. Le "je" a tout mangé. Il a commencé en donnant chaque fois un peu plus de place au narrateur, qu'on ne voit pas chez Rabelais, qu'on entend à peine chez Balzac, qui se fait remarquer chez Gide et qui n'en finit plus de parler chez Proust. Le narrateur est le personnage, on tire les rideaux de la fiction, circuler il n'y a plus de Kharamazov à voir. C'est le "je" qui parle, le "je" qui écrit et le "je" qui lit. Quand on écrit "je" on pense à soi, à ce "je" de papier aussi, celui qu'on veut voir exister et enfin à ce "je" lecteur qui lira "je" en faisant l'expérience de lire ce "je" sans penser directement "je". Le lecteur remonte la rivière en sens inverse. On s'y perd.  le "je" en littérature est un "je" dangereux. Il laisse croire qu'on se livre, il laisse croire qu'on participe mais le Narrateur  reste sans prénom et Bob Dylan quand il écrit omet plus qu'il ne livre. Pourquoi donc cette obsession de l'existant? Pourquoi nos écrivains ne rêvent-ils plus?  On n'imagine plus le monde alors? On le déchiffre, on le comprend de manière pragmatique et donc bête? Je me demande où se sont cachés tous les personnages à inventer, dans quelle pièce sont-ils tous partis et pourquoi nous ont-ils laissés seuls avec la lourdeur du réel, lourd comme le mois d'août caniculaire où fermer et ouvrir les fenêtres c'est encore ne rien faire.
Pourquoi délaisser ce qui pourrait être pour n'écrire que sur ce qui est? Le roman c'est une déclinaison du futur, puisque c'est ce qui n'existe pas, au présent comme au passé, la biographie, l'enquête c'est toujours le retour, c'est toujours l'anti-projet. Comme si on pouvait croire à cette connerie qu'on essaie pourtant de nous  inculquer depuis bien trop longtemps, que le monde est à comprendre et pas à inventer.
Mais si le roman abandonne alors c'est l'effritement premier, le cinéma suivra, lui qui doit tant à la littérature et bientôt la musique sera un refuge trop exigue pour loger tous nos petits rêves qui n'auront déjà plus les mots comme on efface d'un portrait les yeux, tout ce qui fait qu'avoir peur c'est aussi espérer, j'ai l'impression qu'avoir peur c'est de plus en plus uniquement craindre, et je ne sais pas lequel est arrivé en premier, est-ce parce qu'on a peur que le fictionnel s'amenuise ou est-ce l'inverse? Et j'ai  le préssentiment qu'il s'agit de l'inverse et qu'il faut imaginer d'abord comme dirait  presque Alain.
 "Tout enfant recommence le monde" écrit Thoreau, alors c'est peut-être seulement que les écrivains ont grandi et qu'ils ont oublié comment prendre la seconde à droite puis tout droit jusqu'au matin.