
On oublie trop souvent les groupes dont on est amoureux. En ce pré-été berlinois je réecoute mes premiers amours musicaux, les vrais,ceux qui rendent follement heureux et follement triste et follement mélancolique, les shins, les beatles et Bob dylan. Ces chansons sur lesquelles j'ai pleuré calmement mon deuil, dormie - le soleil traversant ma fenêtre aux petits matins joyeux de mes nuits ivres (joyeux est-il toujours au pluriel ou toujours au singulier?), ces paroles que j'ai hurlé comme on hurle sa peine; je les aimes comme des amis.
L'art, lorsque les mots manquent. A observer M. pendant ces trois mois passés ensemble, à voir O. aujourd'hui au photoshoot, je me rend compte à quel point le processus créatif est lié à la recherche d'un dépassement du verbe, lorsque celui-ci ne suffit plus à exprimer, à pousser hors de soi; en rester bouche bée.

Les nuages de M. qui l'explique mieux qu'aucune comparaison avec St Loup des jeunes filles en fleur, la faculté d'O. à créer
ce monde à part sans rien dire ou à peine. Je me demande parfois de quoi a l'air l'univers lorsqu'ils ferment les yeux, ce monde vaste et beau à l'infini qui défit le réalisme pour atteindre la réalité, peut-être, sûrement, est-il complexe et sombre, mais au il leur ressemble, plus que mon univers ne sera jamais à moi semblable.
Cette constatation est d'autant plus vraie s'agissant de la littérature, chaque livre commence par l'impossibilité de dire dans les carcans de l'ordinaire communication, volonté de dire plus que les mots. Lorsqu'on veut sortir du littéral qui manque à décrire le monde tel qu'on le vit, quand l'unicité du mot ne suffit plus à définir la diversité du ressenti.

La littérature est cette tentative infinie de définition d'un terme qui n'existe pas, car le mot en même temps qu'il explique, résume.
L' allemand est une langue précise, précision qui, hélas, comme le veut le cliché, manque quelque peu de lyrisme, c'est une langue du littéral avec de grandes capacités littéraires parce que le combat pour sortir de ces mots qui veulent tout dire et qui ne disent rien en est d'autant plus vif,. Nietsche, Heine, Rilke, ces amoureux du sentiment.
Berlin vit également cette tension. Je ne sais plus qui a lu dans quelque article débile sur Berlin que le Berghain était une synecdoque de la ville. Il faudrait plus qu'un club, qui surement ne pourrait exister nulle part ailleurs, pour expliquer cette ville, dont les particularismes s'étendent au delà même du Ringbahn, ville qui comme l'art lutte contre le résumé, contre toute description.
Berlin est ce mot qui manque dans beaucoup de langues, ville qui exprime sans dire, exhubérance discrète de la joie.
Elle laisse la place à l'indéfini plus encore qu'à l'indéfinissable, il y a là plus volonté qu'incapacité.
Il y a cette exposition au C/O -Berlin unter Notdach- Berlin sous un toit de fortune, mais Not signifie également urgence, il y a eu dans cette ville qui est un pays à elle toute seule, l'urgence de vivre sans projet. Un demi siècle durant, Berlin a composé avec l'imprévu, de la chute du III Reich à la chute du mur, détruite et coupée en deux, laissée à l'Ouest en jachère tant que... Un tant que qui n'avait pas de fin. F., ami enthousiaste et enthousiasmé, réalisateur, a fui l'est de l'Allemagne près de Leipzig pour l'Ouest quand il avait 5 ans, ses parents ont pris un risque immense, 5 ans plus tard le mur tombe, il m'a dit que tout le monde pensait alors que la RDA durerait pour toujours.
Du fait de cet état d'urgence, elle est une ville en flottement qui a grandi à un rythme différent des autres capitales européennes. Du fait même qu'elle n'était pas, jusqu'en 1991, une capitale. Berlin est en flottement comme les particules de pollens en ce moment dans l'air épais, que Muxu appelle de la neige de printemps.

Tout ça change très vite, les loyers augmentent, les gens se plaignent du bruit et de la saleté, les grands espaces vides en pleins milieux de la ville, vestige de la guerre, se remplissent, on nettoie les bords de la Spree de tous les clubs et bars pour installer des bureaux, les hipsters chassent peu à peu ces vieux berlinois aux teints rouges et aux regards tombants, les familles turques et le chaos en général. Berlin met peu à peu de l'ordre dans son bordel, poussant bientôt la poussière hors des limites du ring, cette poussière hideuse mais dont j'aime à croire qu'elle brille quelque fois sous le ciel de Morphée, dans ces constellations qu'on ne nomme pas encore.