mercredi 7 septembre 2016

[The Breeze / My Baby Cries] Kath Bloom & Loren Mazzacane Connors

The 15th of September, 2015 was the day he was happy,
he came out of the light as Venus out of her shell,
surrounded by his electronic seraphins,
and he humed along but it could have been
                  -and was perhaps-
                  a muffled orgasm.
 And this was the day he was happy.
But that day was happening in an airport, while waiting for a check-in,
lights coming from the great revealing windows,
And it was two days ago, and he had no headphones, only the surprise of the calm joyfulness that intimacy brings, floating around him.

[bye bye Bayou] Alan Vega



Je n’arrive pas à trouver de stylos qui marchent, mon écriture de toute façon est catastrophique. Je suis à la Nouvelle-Orléans. Je suis remplie de sons, les criquets et les oiseaux au crépuscule, les voitures qui passent fenêtres ouvertes, les vélos et leur soundsystems, les maisons lorsqu’on marche dans la rue, les bars et leurs juke-box (1$/4 chansons), les restaurants, les cafés, les supermarchés où les clients chantent à haute voix les chansons qui y passent : le Circle foodstore de Treme. Les beignets, la friture, l’eau lourde dans l’air chaud. La pluie dans les streetcars en allant Uptown, passant sous les chênes aux branches torsadées qui se penchent, les filles de l’air accrochées à leurs cous. La Nouvelle-Orléans où il fait 40 degrés dès 7h30 du matin.  Tous ces clichés, le galant south des maisons immenses aux porches avec des chaises à bascules et des bancs suspendus, les escaliers qui mènent dans d’autres pièces où se perdre entre le soleil et l’ombre, se rapprocher des étoiles et de l’odeur du cyprès, embrasser la lune que l’on voit si ronde en ce moment. La Nouvelle Orléans c’est aussi « how  you doin’ » dans l’avenue Saint Claude, les discussions impromptues parce qu’on attend, des noirs et des noires, qui vivent à coup de snaps, de jeux de billards, ces hommes musclés qui évoquent tant de désirs. J’aime la façon dont leurs voix trainent et mâchent les mots en même temps, toutes ces expressions faciales  comme des ponctuations, la multitude de rires partout. La Nouvelle Orléans, ville à 60% noire, est rongée par le passé esclavagiste. Les bungalows du 9th ward et et la statue immense de Lee.  Des statues représentant uniquement des personnes blanches; enfants, adultes, tous cheveux lisses et toutes petites narines, la seule statue d'un noir est celle de L. Armstrong. Mais il y a  la vie créole ; un adolescent blanc  portant une petite fille noire dans les bras comme pour ramener sa petite sœur à la maison, il traine des pieds et souffle, il répond en marmonnant quand elle tente ses premiers mots. Dans le bus, où les trois quarts des passagers et passagères sont noir.e.s, des accolades « wher’ you been girl ?» entre deux amies de longues dates, l’une noire, l’autre blanche, qui entament une conversation qui finit par contaminer lentement les sièges alentours. 
Les bars sont toujours plein de blancs ou plein de noirs, mais pas mixtes, là le marquage social et le marquage racial est prééminent. Les jeunes hommes noirs du quartier que je rencontre sont tous allés en prison, tous pour des délits ridicules. Ils sont tous amoureux de leurs grands-mères. Tout le monde est plein de tatouages, les blancs comme les noirs. Il y a plus de blancs que de noirs qui mendient aux croisements des routes, on reconnait d’ailleurs les blancs pauvres à  leurs peaux fatiguées par le soleil, ils sont ridés avant l’âge et amaigris. Les autres passent de voitures climatisés en balcons ventilés, les ventilateurs tournent partout, sur les terrasses, dans les chambres, dans les restaurants, les rideaux bougent toujours un peu, tout doucement, big and easy. Les jeunes hommes noirs boivent du Big Short. Les petits garçons et les petites filles sont les êtres les plus beaux, les plus attachants, les plus drôles que j’ai jamais vu et je n’arrive pas à savoir si c’est uniquement une question d’hormones où si la façon dont ils sourient comme des enfants  et s’expriment comme des adultes, ils te regardent dans les yeux et te demandent tout avec le plus grand sérieux, fait fondre le cœur quoi qu’il arrive.

Il y a les jeunes arrivé.e.s, la trentaine, plein d’espoirs et de bonne volonté, blanc pour la plupart fuyant New York comme certains nouveaux berlinois fuient Paris, venant des campagnes américaines, ou de plus petites villes, venant chercher le mythe de la Nouvelle-Orléans pour combler l’ennui de leurs vies de jeunes diplômé.e.s sans perspectives. Sans perspectives c'est-à-dire sans envie, comme je n’ai pas envie de « rentrer dans le monde du travail ».  Ils et elles sont à la Nouvelle Orléans et ne veulent pas tout à fait de la Nouvelle Orléans, ils la voient comme un folklore, comme un conte, non comme une jeune fille ou un jeune homme à embrasser, comme un noyé ayant nagé sans fin avant de boire la tasse à qui il faudrait faire du bouche à bouche. Ils sont là mais ils veulent faire de cette ville un autre New York. « à part le jazz ici, il n’y a pas grand-chose » oui, mais il y a le jazz. Il a les jeunes qui jouent du trombone et qui rappent, il y a cette chanson que tout le monde connaît, il y a ces jeunes avec leurs claquettes à une bande et leur chaussettes remontées qui gigotent sur du Kermit, il y a les vieilles femmes qui sont des baby dolls, il y a tout le monde avec des casquettes aux fleurs de lys. Il y a la Nouvelle Orléans.  Et pourtant ils et elles se battent pour et contre cette ville qu’ils prévoient de quitter pour beaucoup. C’est qu’il y a quelque chose d’une dépendance qui fait qu’on veut s’en aller mais qu’on ne peut le faire sans avoir le ventre noué. Rester à la Nouvelle-Orléans c’est ne rien pouvoir faire de concret, quitter la Nouvelle-Orléans, c’est quitter quelque chose. C'est peut-être le propre de toutes les villes où on ne vit pas pour travailler.
 
Je regardais mes habits dans le sèche-linge. J’ai soulevé dans le tas ma robe pyjama bleu ciel que j’avais acheté avant la Sicile. Elle a fait deux étés. C’est ce que je me suis dit. Ca m’a rendu mélancolique. Je déteste dire « au revoir » et pourtant je ne fais que ça, organiser des situations d’adieu, je ne fais que partir, tout le temps, de partout. Ce sont les moments les plus forts de ma vie. Comme des petites morts. J’organise la possibilité d’un non-revoir. C’est alors comme vivre constamment dans un coucher de soleil, les couleurs sont les plus vibrantes, les plus brûlantes, les plus pâles aussi, l’excitation et la tristesse du temps qui passe et qui se répète. C’est aussi beaucoup d’attente, parce que partir c’est  attendre le départ, le préparer, le fêter, essayer de créer des souvenirs avant qu’il ne soit trop tard. Attendre est alors aussi une chose qu’on fait pour la dernière fois, je fume une cigarette sous le porche, la pluie tombante, fixant l’auto-collant «  I love you Louisiana » pour la dernière fois. Alors ce n’est pas du quotidien.  Je vois  une vie qui est la mienne mais qui n’est déjà plus tout à fait à moi, je vois des évènements auxquels je ne pourrais pas assister, des nouvelles amitiés qui resteront en jachère, des moments de tendresse qui n’auront jamais de suite, je marche doucement hors de la ville, disparaissant progressivement du paysage futur.  Je me demande alors, rentrant bientôt à Berlin, est-ce que cette ville sera toujours la même si je ne dois pas constamment la quitter ? Qu’y a-t-il à Berlin pour moi, au-delà des au revoirs?