Je n’arrive pas à trouver de stylos qui marchent, mon
écriture de toute façon est catastrophique. Je suis à la Nouvelle-Orléans. Je
suis remplie de sons, les criquets et les oiseaux au crépuscule, les voitures
qui passent fenêtres ouvertes, les vélos et leur soundsystems, les maisons
lorsqu’on marche dans la rue, les bars et leurs juke-box (1$/4 chansons), les restaurants, les cafés, les
supermarchés où les clients chantent à haute voix les chansons qui y
passent : le Circle foodstore de Treme. Les beignets, la friture,
l’eau lourde dans l’air chaud. La pluie dans les streetcars en allant Uptown,
passant sous les chênes aux branches torsadées qui se penchent, les filles de
l’air accrochées à leurs cous. La Nouvelle-Orléans où il fait 40 degrés dès
7h30 du matin. Tous ces clichés, le galant south des maisons immenses aux porches avec des
chaises à bascules et des bancs suspendus, les escaliers qui mènent dans
d’autres pièces où se perdre entre le soleil et l’ombre, se rapprocher des
étoiles et de l’odeur du cyprès, embrasser la lune que l’on voit si ronde en ce
moment. La Nouvelle Orléans c’est aussi « how you doin’ »
dans l’avenue Saint Claude, les discussions impromptues parce qu’on attend, des
noirs et des noires, qui vivent à coup de snaps,
de jeux de billards, ces hommes musclés qui évoquent tant de désirs. J’aime la
façon dont leurs voix trainent et mâchent les mots en même temps, toutes ces
expressions faciales comme des ponctuations, la multitude de rires
partout. La Nouvelle Orléans, ville à 60% noire, est rongée par le passé
esclavagiste. Les bungalows du 9th ward et et la statue immense de Lee. Des statues représentant uniquement des personnes blanches; enfants, adultes, tous cheveux lisses et toutes petites narines, la seule statue d'un noir est celle de L. Armstrong. Mais il
y a la vie créole ; un adolescent blanc portant une petite fille noire dans les bras
comme pour ramener sa petite sœur à la maison, il traine des pieds et souffle,
il répond en marmonnant quand elle tente ses premiers mots. Dans le bus, où les
trois quarts des passagers et passagères sont noir.e.s, des accolades « wher’ you been girl ?» entre
deux amies de longues dates, l’une noire, l’autre blanche, qui entament une
conversation qui finit par contaminer lentement les sièges alentours. Les bars sont toujours plein de blancs ou plein de noirs, mais pas mixtes, là le marquage social et le marquage racial est prééminent. Les jeunes hommes noirs du quartier que je rencontre sont tous allés en prison, tous pour des délits ridicules. Ils sont tous amoureux de leurs grands-mères. Tout le monde est plein de tatouages, les blancs comme les noirs. Il y a plus de blancs que de noirs qui mendient aux croisements des routes, on reconnait d’ailleurs les blancs pauvres à leurs peaux fatiguées par le soleil, ils sont ridés avant l’âge et amaigris. Les autres passent de voitures climatisés en balcons ventilés, les ventilateurs tournent partout, sur les terrasses, dans les chambres, dans les restaurants, les rideaux bougent toujours un peu, tout doucement, big and easy. Les jeunes hommes noirs boivent du Big Short. Les petits garçons et les petites filles sont les êtres les plus beaux, les plus attachants, les plus drôles que j’ai jamais vu et je n’arrive pas à savoir si c’est uniquement une question d’hormones où si la façon dont ils sourient comme des enfants et s’expriment comme des adultes, ils te regardent dans les yeux et te demandent tout avec le plus grand sérieux, fait fondre le cœur quoi qu’il arrive.
Il y a les jeunes arrivé.e.s, la trentaine, plein d’espoirs
et de bonne volonté, blanc pour la plupart fuyant New York comme certains
nouveaux berlinois fuient Paris, venant des campagnes américaines, ou de plus
petites villes, venant chercher le mythe de la Nouvelle-Orléans pour combler
l’ennui de leurs vies de jeunes diplômé.e.s sans perspectives. Sans perspectives
c'est-à-dire sans envie, comme je n’ai pas envie de « rentrer dans le
monde du travail ». Ils et elles
sont à la Nouvelle Orléans et ne veulent pas tout à fait de la Nouvelle Orléans, ils la voient comme un
folklore, comme un conte, non comme une jeune fille ou un jeune homme à
embrasser, comme un noyé ayant nagé sans fin avant de boire la tasse à qui il
faudrait faire du bouche à bouche. Ils sont là mais ils veulent faire de cette
ville un autre New York. « à part le
jazz ici, il n’y a pas grand-chose » oui, mais il y a le jazz. Il a
les jeunes qui jouent du trombone et qui rappent, il y a cette chanson que tout
le monde connaît, il y a ces jeunes avec leurs claquettes à une bande et leur
chaussettes remontées qui gigotent sur du Kermit, il y a les vieilles femmes
qui sont des baby dolls, il y a tout le monde avec des casquettes aux fleurs
de lys. Il y a la Nouvelle Orléans. Et
pourtant ils et elles se battent pour et contre cette ville qu’ils prévoient de
quitter pour beaucoup. C’est qu’il y a quelque chose d’une dépendance qui fait
qu’on veut s’en aller mais qu’on ne peut le faire sans avoir le ventre noué.
Rester à la Nouvelle-Orléans c’est ne rien pouvoir faire de concret, quitter la
Nouvelle-Orléans, c’est quitter quelque chose. C'est peut-être le propre de toutes les villes où on ne vit pas pour travailler.
Je regardais mes habits dans le sèche-linge. J’ai soulevé
dans le tas ma robe pyjama bleu ciel que j’avais acheté avant la Sicile. Elle a
fait deux étés. C’est ce que je me suis dit. Ca m’a rendu mélancolique. Je
déteste dire « au revoir » et pourtant je ne fais que ça, organiser
des situations d’adieu, je ne fais que partir, tout le temps, de partout. Ce
sont les moments les plus forts de ma vie. Comme des petites morts. J’organise
la possibilité d’un non-revoir. C’est alors comme vivre constamment dans un
coucher de soleil, les couleurs sont les plus vibrantes, les plus brûlantes, les
plus pâles aussi, l’excitation et la tristesse du temps qui passe et qui se
répète. C’est aussi beaucoup d’attente, parce que partir c’est attendre le départ, le préparer, le fêter,
essayer de créer des souvenirs avant qu’il ne soit trop tard. Attendre est
alors aussi une chose qu’on fait pour la dernière fois, je fume une cigarette
sous le porche, la pluie tombante, fixant l’auto-collant « I love you Louisiana » pour la dernière fois. Alors ce
n’est pas du quotidien. Je vois une vie qui est la mienne mais qui n’est déjà
plus tout à fait à moi, je vois des évènements auxquels je ne pourrais pas
assister, des nouvelles amitiés qui resteront en jachère, des moments de
tendresse qui n’auront jamais de suite, je marche doucement hors de la ville,
disparaissant progressivement du paysage futur.
Je me demande alors, rentrant bientôt à Berlin, est-ce que cette ville
sera toujours la même si je ne dois pas constamment la quitter ? Qu’y a-t-il
à Berlin pour moi, au-delà des au revoirs?

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire