Je repensais hier
- je ne sais pas pourquoi, de tout façon quelque part ça m'obsède, je ne comprends pas que personne ne réagisse jamais, dès que c'est les autres, les pas-moi, les pas-comme-moi
- à la femme qui est morte.
Ma bulle, celle de chacun, trop confortable pour être explosée, trop fragile pour laisser entrer, comme dans une boîte de nuit un peu trop select, mais avec un mauvais DJ, qui me passe en continu le disque raillé de ma vie.
Je repensais à cette femme qui a sauté d'une fenêtre parce qu'elle pensait que la police venait pour elle. Elle a eu tellement peur d'être expulsée qu'elle a préféré sauter, elle a
choisi de sauter. Le poids du
tellement.Je me dis : de quel
droit je peux lui dire "rentre dans un pays où la vie ne veut pas de toi"? parce qu'elle a voulu sauver sa peau et elle a sauté pour ça, et je me demande des fois si les gens se rendent compte de la peur qu'il faut avoir pour risquer sa vie plutôt que de rentrer dans
son pays.
Son pays. Je pense pas, et je le vis chaque jour, que quelqu'un lorsqu'il peut faire autrement,

préfère être un
étranger, dont la seconde définition du Littré est
"qui n'appartient pas à". ( Et nous savons tous que le littré ne se trompe jamais). Le choix personnel d'immigration qui ne subit aucune contraintes d'ordre militaire, violentes même, ou de survie ne rentre pas dans la case de l'étranger, On choisit d'appartenir à ce pays plutôt qu'à celui où l'on est né . Elle avait choisi de ne pas mourir.
Et je me demande souvent ces temps-ci qui nous sommes pour dire aux gens qu'ils n'ont pas le droit de
vivre en France.
Mon pays est quelque part où
j'appartiens à, où ma famille se trouve, où vivent mes souvenirs, où ma coutume est celle du plus grand nombre, où je peux me permettre le confort de la bulle, luxe de la majorité.
Et je repense constamment à cette phrase, comme un Leit-motiv, d'un prix nobel d'économie américain dont j'ai oublié le nom :
" Le capitalisme ça ne marche pas et ça ne marchera pas".
J'y pense constamment parce que je me suis rendue compte à quel point c'était vrai, les 3/4 des personnes vivant sur cette terre subissent ce système économique, les 3/4.
Aux Etats-Unis 1 enfant sur 4 vit en dessous du seuil de pauvreté, 1, 2 milliards de personnes vivent avec moins d'1 dollars par jour, c'est moins que mon ticket de tram, en France il y a encore des gens qui vivent dans la rue, des gens qui n'ont pas d'endroit où vivre dans un pays qui est la 5ème puissance mondiale. L'autre nuit devant chez Louis j'ai vu un homme qui fouillait dans les poubelles et qui marchait pieds-nus, 5 minutes avant je me plaignais d'avoir froid.
Je ne crois pas au capitalisme, je peux même pas dire plus , je ne sais pas si j'y ai jamais cru, avant j'étais juste dans ma bulle, et je ne sais pas en quoi il faut croire, je n'ai pas de solutions, je cherche.
Mais on ne peut pas dire du capitalisme comme de la démocratie que c'est le système le pire hormis tous les autres, parce que ce n'est pas vrai, je ne veux plus qu'on me vende du rêve par publicités successives, je ne veux plus qu'on me considère comme un consommateur, je veux être un être humain, parce que, du moins, c'est ce que j'essaie d'être et c'est ce vers quoi je tend chaque jour.

Dans les années 30 on parlait de la
lost generation, manque de travail, et pourtant j'ai l'impression qu'on ne peut pas être une génération plus perdue que celle d'aujourd'hui, nous qui n'avons plus de rêves communs d'un monde meilleur.
Je ne sais plus en quoi croire, je ne vois rien devant moi de meilleur, il n'y a pas de progrès, il n'y a pas de lendemain chantant, il n'y a rien de tout ça, il y a juste des gens qui meurent et des gens qui naissent, des gens que l'on rencontre et d'autre qui nous laisse, nous sommes dans l'abandon continuel, quand je pense à tous ces gens que j'ai connu et qui ne font plus parti de ma vie et tous ceux que je côtoie maintenant et qui ne seront plus ma vie, et je ne sais même pas de quoi on parle, je vois juste qu'on ne rêve plus, on se console à peine.
Sur France Inter un matin, je pense que c'était un jeudi, j'ai entendu un homme dire
"Ça fait longtemps que je n'attends plus le grand soir mais j'en ai marre des petits matins".
Et j'ai jamais vraiment attendu le grand soir je pense, je ne suis pas communiste, l'idée de révolution violente m'effraie plus qu'autre chose, mais ce matin là ce qu'il a dit c'est ce que je ressentais. Je le ressens toujours.
[Girl from the north country] Bob Dylan/ Johnny Cash
"
Pense autrement et tu changeras le monde" C'est la seule chose en laquelle je crois, là tout de suite, alors je vais faire de la place dans ma bulle parce que vivre avec moi, ça ne me dit plus rien.

" I'll walk to the depths of the deepest black forest,
Where the people are many and their hands are all empty,
Where the pellets of poison are flooding their waters,
Where the home in the valley meets the damp dirty prison,
Where the executioner's face is always well hidden,
Where hunger is ugly, where souls are forgotten,
Where black is the color, where none is the number,
And I'll tell it and think it and speak it and breathe it, "
Et je veux croire qu'il restera toujours, quoi qu'il arrive, Bob Dylan et la beauté infinie.